Nos politiques, ces figurants impuissants

Nos politiques, ces figurants impuissants

Les politiques disposent-ils d’un pouvoir suffisant pour changer fondamentalement notre système socio-économique ?

C’est à cette question que répondent le philosophe, essayiste et journaliste Thomas Decreus, le politologue Carl Devos et l’activiste du mouvement Extinction Rebellion Belgique Jolien Paeleman. Tous trois invités sur le plateau de « De Nachwacht » de la VRT (émission du 25/05/2020)

Nos politiques ont perdu le pouvoir

Pour Thomas Decreus, les politiques font semblant de détenir le pouvoir, car en réalité ils disposent de peu « d’espace » pour mener une autre politique socio-économique. Et cela n’a rien à voir avec un manque de compétence de leur part. Les pays se sont inscrits dans un ordre international dont il ne sauraient s’échapper. Il cite la Grèce comme exemple. Un pays qui a fortement été puni lorsque le gouvernement a voulu rompre avec la politique d’austérité européenne. Comme s’exprimait Yanis Varoufakis à l’époque où il était ministre des finances : « la Grèce n’a pas été occupée par des tanks mais par des banques ».

Le philosophe rappelle qu’à partir des années ‘70 un transfert de compétences a progressivement été opéré vers les institutions internationales, en particulier dans le domaine de l’économie et de la finance. Il pense ici aux pouvoirs qui ont été donnés au Fonds Monétaire International, à l’Organisation Mondial du Commerce et à la Banque Mondiale. Des institutions qui tombent en dehors de tout contrôle démocratique.

Ce transfert, explique Thomas Decreus, répond à l’explosion des luttes sociales et la multitude de crises qu’elles ont engendré dans les années ‘60-’70. A partir de là, on observe une réaction conservatrice de l’élite qui estimait que la démocratie avait été trop loin. Le néolibéralisme est en partie une réponse à cette vague de contestations. D’ailleurs, l’essence même du néolibéralisme consiste à sortir la gestion économique des griffes de la démocratie et des politiques et de la transférer à un niveau international hors de tout contrôle démocratique.

Jusque dans les années ’60, les entreprises étaient caractérisées par des chaînes de production centralisées. Elles employaient des milliers de travailleurs qui, sous leur casquette de gréviste, pouvaient facilement paralyser ces entreprises.

En réponse à la puissance des syndicats, les chaînes de production centralisées ont été démantelées pour créer un réseau international de sous-traitants. On observe aujourd’hui des corridors logistiques dont Nicholas Hildyard nous parle sur counter-balance

Thomas Decreus revient sur son essai « Spektakeldemocratie » dans lequel il explique pourquoi nos politiques sont des produits commerciaux. Le seul lien avec leur électorat sont les médias appâtés par le gain financier. Il importe donc de présenter les politiques dans un emballage attrayant et de susciter l’intérêt. Ainsi, avec la complicité des médias, les politiques deviennent des acteurs. Ils entretiennent leur public, créent la sensation, provoquent, choquent, créent des controverses, … Un peu comme dans les télé-réalités. L’idéal s’est déplacé de l’homme d’État vers le bouffon. L’on pourrait dire que certains politiques ne sont plus que des bouffons. Le meilleur exemple est Donald Trump. Comme le disait Leslie Moonves (CEO de CBS) en 2016 « La candidature de Donald Trump ne nous rendra pas notre grandeur, mais c’est une excellente affaire pour CBS ».

Carl Devos partage cette analyse et ajoute que « la politique est un théâtre. Et c’est souvent du mauvais théâtre. Il faut avoir beaucoup de volonté et disposer de beaucoup de temps et d’énergie pour constater que sous cette couche théâtrale il y a toujours un débat de fond. Ce ne sont pas tous des acteurs. Certains se comportent superficiellement comme tel, croyant que c’est la façon idoine de se présenter au public. » Il conclut que dans les coulisses de ce théâtre, il reste des acteurs qui analysent les problèmes sociétaux et qui veulent acquérir du pouvoir pour défendre les idéaux qu’ils ambitionnent.

Il rejoint toutefois Thomas Decreus dans sa conclusion. La marge de manœuvre d’un gouvernement est limitée et la politique peut être comparé à un fleuve dont le lit rétrécit depuis quelques décennies. Il souligne toutefois que dans ce lit d’importants sujets de société sont encore débattus. Tels la réforme de la sécurité sociale, l’organisation de la justice, la subvention de certaines activités économiques, etc. Il estime que la vie quotidienne des citoyens dépend des décisions prises par les élus à tous les niveaux de pouvoir. Le politologue oublie toutefois que les décisions prises dans les domaines cités répondent aux politiques dictées par les instances européennes.

Le coronavirus a mis en évidence la crise existentielle des partis politiques

Carl Devos dénonce la crise existentielle dans laquelle les partis politiques se sont engouffrés et exprime son indignation face au comportement de nos politiques. « Depuis septembre 2018, nous observons une vilaine politique tendue. Le gouvernement Michel n’a jamais été un bon gouvernement car certains partis ne se supportaient pas. A partir de là, nos politiques auraient dû tirer des leçons. Ils auraient dû mettre de côté ces chamailleries enfantines. Malheureusement, les politiques continuent à commettre les mêmes erreurs ».

Thomas Decreus précise que le climat politique instable n’est pas propre à la Belgique. On retrouve cette situation dans de nombreux pays où les politiques livrent une campagne électorale permanente à travers les médias. Et cela entraîne une instabilité politique.

Carl Devos insiste sur le fait que les politiques médiatisés ne forment qu’une mince couche en dessous de laquelle des politiques travaillent. Il ne cache toutefois pas son irritation face à la gestion de la crise liée au coronavirus. Il regrette surtout l’absence de débats « ouverts » et l’approche antidémocratique dans la prise des décisions. Des règles pensées par un petit groupe de personnes -dont la bonne intention n’est pas remise en cause- injectées telle quelle dans la société et avec lesquelles tout citoyen doit vivre en permanence. Cette attitude est peut être adaptée en période de guerre, mais il ne faudrait pas confondre la lutte contre le coronavirus avec un combat contre une puissance étrangère.

De son côté, Thomas Decreus remarque que les politiques-acteurs ont chancelé et vacillent toujours. Il explique cela par la réorganisation soudaine du « terrain de jeu » et la fixation de nouvelles exigences qui, du jour au lendemain, nécessitaient un autre type de politiques. Comprenons par là que les comédiens n’ont pas su endosser le nouveau rôle de gestionnaire qui leur a été attribué.

Ne devrait-on pas redéfinir le modus operandi pour la formation d’un gouvernement afin de garantir un pouvoir exécutif exempts d’élus préoccupés par leur réélection dès le lendemain du scrutin ? Un gouvernement qui définirait des politiques durables sur le long terme et les mettrait en œuvre.
Ne faudrait-il pas également redéfinir le rôle des médias en insistant sur l’aspect éducatif et l’obligation d’information objective et impartiale.
Enfin, ne faudrait-il pas emballer le tout dans un contrat social et en confier le suivi et l’évaluation à un observatoire citoyen ?

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