Quand la désinvolture devient une règle : analyse de la crise sanitaire actuelle en Belgique

Quand la désinvolture devient une règle :
analyse de la crise sanitaire actuelle en Belgique

Notre gouvernement n’a pas été en capacité de gérer dignement la crise. Une série d’imprévoyances diverses portent atteinte au fondement d’une bonne administration et d’une bonne gouvernance.

Las de l’incohérence, de la cacophonie et du délitement de la bonne gestion de l’espace démocratique et collectif, les Peuples et les Citoyens s’organisent pour remettre les choses en place.

Légitimité du pouvoir face aux Droits des Citoyens

Le 26 mars 2020, la Chambre accordait les pouvoirs spéciaux (et non totaux) au Gouvernement « d’exception », pour une durée de trois mois renouvelables une fois. Cette disposition particulière était jugée nécessaire pour gérer la crise sanitaire intense que nous traversons et qui menace nos propres conditions d’existence, voire notre existence tout court.

Même si ces mesures spéciales limitent nos libertés individuelles, elles sont prévues par les Droits Fondamentaux qui, eux-mêmes, régissent notre constitution. Ces Droits dits « de rang supérieur » prévoient leur propre limitation en cas de péril collectif et ce pour des faits bien précis évalués de manière démocratique et optimale au niveau national. Cependant, la protection des Droits Fondamentaux reste une donnée essentielle à l’existence même et à la survie de l’État démocratique(1).

S’il est vrai qu’un nombre grandissant de ces Droits Fondamentaux se voit toujours plus bafoué au fil des ans chez nous, la santé générale de notre démocratie fera l’objet d’un autre article. Concentrons-nous ici sur ce qu’a révélé la crise du COVID-19

Dirigeants, ou managers peu convaincants ?

Il est rapidement apparu que notre gouvernement n’a pas été en capacité de gérer la crise dignement et, à plus forte raison, sa phase la plus aiguë. Une série d’imprévoyances diverses, comme les réserves de masques, portent atteinte au fondement d’une bonne administration et d’une bonne gouvernance, à savoir qu’il soit fait preuve de prudence et de précaution en toute circonstance. Il est clair que cette décennie a fait fi de la notion « audition de l’autre partie » (Audit Alteram Partem)(2) dans les prises de décision quant à la sécurité d’existence de chacun d’entre nous, ce qui s’est notamment traduit à travers le mépris apparent du Ministère de la Santé envers le personnel soignant.

Par ailleurs, le prétexte de l’urgence sanitaire ne doit pas occulter qu’une récession importante était déjà annoncée par bon nombre de spécialistes de l’économie et de la finance pour le deuxième trimestre 2020. Il devient de plus en plus clair que les politiques d’austérité adoptées pour sortir de la crise de 2008 ont très efficacement contribué à prolonger la récession jusqu’à aujourd’hui. Il serait donc outrancier de prétendre que quelques semaines de ralentissement économique, dont il faudrait évaluer les pertes mais aussi les gains, constituent à elles seules l’origine de la crise économique que nous allons traverser, occultant l’austérité démagogue qui s’est accélérée durant ces cinq dernières années.

Malgré cela, l’ensemble de la société civile s’est montrée réactive et efficace durant cette expérience imprévue et inédite. Le corps médical et scientifique, ainsi que tous les acteurs logistiques assurant les fournitures primordiales au maintien d’un niveau correct des conditions de vie, opèrent remarquablement malgré les manquements les plus criants en matière de sécurité personnelle, de citoyen à citoyen.

Notre sécurité d’existence privatisée !

Les derniers gouvernements ont été fortement influencés par des intérêts privés et patronaux. Ce n’est pas nouveau : depuis une quarantaine d’années, notre patrimoine matériel, culturel et social est géré comme celui d’une entreprise privée. Il n’est donc pas étonnant qu’ils aient fonctionné comme des patrons d’entreprises, avec les méthodes correspondantes. Si les théories de Michaël Porter se sont donc révélées efficaces, en ce qui concerne les acteurs entrepreneuriaux et commerciaux, nous n’en dirions pas autant de l’exécutif qui se sera laissé piégé.

De plus en plus de logistique et de services délocalisés, indisponibles en période de blocage. La production est bien trop peu diversifiée, la course à la réduction des coûts étant érigée en dogme absolu. Des lobbies flanquent toutes les organisations particratiques, et ces dernières sont cadenassées, institutionalisées : les « militants » sont pour la plupart des clients obligés. Certaines administrations vitales aux conditions de vie des Citoyens sont corsetées, noyautées et caporalisées, empêchant une évaluation contradictoire, une veille correcte et efficace de la gouvernance.

Quid de l’avenir ?

Aveuglés par le dogme et les pressions des influenceurs aux intérêts particuliers, des choix vitaux se révèlent complètement déplacés par rapport aux enjeux de « fonctionnement » de l’Etat malade.

L’Etat moribond parvient à nous convaincre qu’il va s’en remettre : business as usual. Aussi, comme lors des crises de 2001 et 2008, ou encore lors des chocs pétroliers de 1973 et 78, des accommodements spéciaux de gouvernance provisoires, resserrant de plus en plus les marqueurs économiques et financiers mais aussi les Droits Fondamentaux et les Libertés Individuelles restent des précédents qui se transforment en norme. Le pacte implacable de stabilité de l’Union Européenne, censé magnifier la vertu économique se révèle être un moyen de diktat et de prédominance des uns sur les autres.

L’entente constatée par plusieurs partis politiques pour appuyer un gouvernement d’exception était sans doute utile mais, du même coup, révèle une comitologie de plusieurs structures d’une même branche de ce qu’on appelle, en théorie politique institutionnaliste néolibérale, le Rational Choice, l’Historical ou le Social Institutionalism. Ce courant de pensée suggère notamment que seuls les logos, slogans partisans et publics fidélisés divergent, mais pas les fondamentaux. Ceci explique que pour le quidam, les individus qui composent ces partis sont tous « les mêmes », et en effet, les recettes de gouvernance sont similaires. Ces structures politiques se confortent en se montrant en opposition les unes contre les autres, entre elles.

En exergue : analyse succincte hors des sentiers battus du mal Belge

La classe politique belge est mue par un courant commun que les théoriciens qualifient de néo-institutionnaliste et néo-libéral, En 2010, les courants institutionnalistes néolibéraux ont exercé un « cocktail mortifère » en dérogeant aux principes des Droits Fondamentaux sous coercition du pacte de stabilité. Ils ont notamment comme fait marquant, procédé à l’exclusion des chômeurs, des invalides, des personnes handicapées et commencé à adopter un plan d’austérité au moment même où il fallait faire l’inverse : l’exemple portugais le montre et dans l’autre sens l’exemple grec aussi. C’est par là que s’est appliqué l’isomorphisme international, celui de l’UE dirigée depuis quinze ans par des Commissions conservatrices ultralibérales et inhumaines, relais des multinationales puissantes et des évadés fiscaux (Baroso, Junker).

En 2015, la situation s’aggrave lorsqu’un deuxième et puissant « cocktail mortifère » voit le jour entre des néo constructivistes et indépendantistes « aux accents behaviouristes(3) » (NVA) forment une gouvernance avec des néo institutionnalistes néolibéraux (MR et CVP), s’orientant plus encore vers un néolibéralisme radical et violent que décrit la pensée structuraliste(4). Une déclaration au parlement décrit parfaitement ce cas : après avoir pris une pléthore de mesures antisociales, le chef du gouvernement fédéral déclare : « Il n’y a jamais eu de gouvernement qui ait pris autant de mesures sociales…! ». Ce faisant, ils prétendent bâtir un monde qui sera ce qu’ils en disent et affirment, car ce monde-là façonnerait la réalité du moment et non l’inverse. En résumé, le citoyen est manipulé et instrumentalisé à l’insu de son plein gré.

Le premier gouvernement de 2010, devant s’appuyer de manière sociale sur sa constellation domestique (les organisations diverses et courants sociétaux de la société civile, académique et le monde du travail…), ne réalise pas que cette représentation, elle-même à présent institutionnalisée, n’est plus aussi représentative de la « real society ». S’ensuit l’incompréhension et la non-adhésion du peuple et des Citoyens aux solutions implémentées pour sortir de la crise économique et financière. Empêtré dans leur sentier de dépendance(5) et dans une mécanique perpétuelle (théorie de la bicyclette : « Si on arrête, on tombe »), tout comme d’autres gouvernants membres de l’UE qui ont décidément « le nez dans le guidon », l’esprit juridique et commercial s’appliquant en toutes circonstances, y compris dans le champ public et fondamental, ils ne voient pas se produire un phénomène nouveau : l’émergence du courant Citoyen ! C’est que dans la dynamique institutionnaliste, l’adhérent, le militant ou le Citoyen engagé n’est plus le bienvenu au sein des appareils politiques, car le système est suffisant au fonctionnement des partis politiques, qui au passage se sont autofinancés avec de l’argent publique, par des lois et décrets.

De fait, un courant Citoyen émerge, surprend et gagne toujours plus en puissance dans des Etats importants : Podemos, Ciudadanos(*) en Espagne, Nuit debout puis Gilets Jaunes en France, Movimento 5 Stelle(**) et Movimente delle sardine(***) en Italie, Mouvements et collectifs citoyens, Gilets jaunes en Belgique. Ailleurs, se sont le retour des communistes mais surtout, de manière inquiétante, des néo-fascistes et néo-nazis, ou encore UKIP(****), l’anti-européen britannique. Ces courants transcendent rapidement les organisations des systèmes politiques(6).

En Belgique, un nouveau pilier sociétal voit le jour. Après le législatif, l’exécutif et le judiciaire, les masses-médias, apparaît ces dernières années le courant de la Citoyenneté Active. À partir de là, plus question de recueillir le plébiscite périodique sans lendemain. L’élu de l’exécutif, le législatif ainsi que les masses-médias sont de plus en plus contraints à un devoir de justification et de contrôle de l’action publique et collective par cette Citoyenneté Active et engagée. Dernièrement une participation Citoyenne aux processus décisionnels commence peu à peu à s’installer. Une participation d’un Collectif Citoyen aux dernières élections fédérales et régionales ont fait de celui-ci la sixième formation francophone de Belgique, et ce en une posture défavorable par rapport aux particraties traditionnelles (obligation de parrainages nombreux, non considérés par les médias, sans dotation financière,…).

(*) Podemos (en français: « nous pouvons ») est un parti politique espagnol fondé en janvier 2014. Son secrétaire général est Pablo Iglesias. Au Congrès des députés et au Sénat, il forme le groupe parlementaire Unidos Podemos avec ses alliés En Comú Podem et En Marea, quatrième force de la chambre basse en nombre de députés.

(**) Movimento 5 Stelle ou Cinque Stelle (en français : 5 étoiles) est un parti politique italien fondé en 2009 par Beppe Grillo et Gianroberto Casaleggio. Il est actuellement dirigé à titre intérimaire par Vito Crimi. Se présentant comme une organisation ni de droite ni de gauche, il milite pour stimuler une forme de démocratie directe. Les « cinq étoiles » représentent les enjeux liés à l’eau, à l’environnement, aux transports, au développement et à l’énergie.

(***) Movimento delle sardine (en français : “mouvement des sardines” ou “les sardines”) est un mouvement politique militant italien d’inspiration antifasciste. Il est né à Bologne en novembre 2019, en opposition au populisme et au souverainisme de partis de l’extrême-droite italienne. La référence aux sardines vient de l’expression “serrés comme des sardines dans une boite” et à la nécessité de remplir le plus possible les places publiques. Il fait aussi allusion au caractère sans défense de ces petits poissons qui tirent leur force du déplacement en groupe.

(****) UKIP, UK Independence Party (en français : Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni) est un parti politique britannique. Anti-immigration et eurosceptique, il milite pour le retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne. Sa ligne politique est que le Royaume-Uni « doit de nouveau être gouverné par des lois adaptées à ses propres besoins par son propre parlement, qui doit être directement et seulement responsable de ses actes devant l’électorat du Royaume-Uni ». Le parti, d’inspiration nationaliste, est régulièrement accusé de dérives racistes et islamophobes.

Conclusion

Après les errements politiques et de gouvernances de cette dernière décennie, un nouveau paysage politique et social émerge et se développe. La présente crise sanitaire révèle la lassitude des Peuples et des Citoyens qui, face à l’incohérence, la cacophonie et le délitement de la bonne gestion de l’espace démocratique et collectif, s’organisent pour remettre les choses en place. Le peuple mandate, vérifie, intervient dans les décisions et l’orientation de la gouvernance du pays et plus loin encore de l’Union Européenne.

Demain nous remplacerons le fonctionnement de « poker menteur » (Equilibre de Nash ou la main invisible(7)) par la collaboration, la coopération et la solidarité entre les peuples et les citoyens d’Europe (Equilibre optimum de Pareto(8), ou les droits des uns s’arrête, commencent ceux des autres). Quoi qu’il en soit, bon nombre d’économistes annonçaient l’an dernier un crash économique et boursier pour le deuxième trimestre 2020. Dès lors, une fois la crise pandémique tassée, la relance économique et social devra faire l’objet d’une dynamique en palier de décompression. Inutile de spéculer et tergiverser, toutes les Banques : Centrales, Fédérales et plus particulièrement la BCE, devront injecter un flot massif de liquidités, qui sera rapidement résorbé par la dynamique économique elle-même, tout en sachant qu’il serait bien pire d’ergoter sur les montants. Cela devra se faire par l’injection de « centaines de milliers de milliards » : on n’éteint pas l’incendie les yeux rivés jalousement sur le compteur d’eau qui tourne !

(1) European Commission For Democracy Through Law (Venice Commission) : « La protection des droits fondamentaux par la Cour constitutionnelle »

(2) En Droit Administratif : l’Audition de l’Autre Partie.

(3) Le béhaviorisme, behaviorisme ou comportementalisme, est un paradigme de la psychologie scientifique selon lequel le comportement observable est essentiellement conditionné soit par les mécanismes de réponse réflexe à un stimulus donné, soit par l’histoire des interactions de l’individu avec son environnement…

(4) Dans les années 1960, le structuralisme devient un courant de pensée des sciences humaines pour lequel les processus sociaux sont issus de structures fondamentales qui sont le plus souvent non conscientes. Il privilégie la totalité par rapport à l’individu considéré comme indissociable de la structure globale, la synchronicité des faits plutôt que leur évolution ainsi que les relations qui unissent ces faits plutôt que les faits eux-mêmes.

(5) La dépendance au sentier, dépendance au chemin emprunté, sentier de dépendance, « path dependence » en anglais, est une théorie expliquant comment un ensemble de décisions passées peut influer sur les décisions futures. Ce principe est repris dans différents domaines des sciences sociales, de l’économie à l’étude des technologies en passant par l’institutionnalisme historique en relations internationales. C’est ce qu’on appelle classiquement le poids de l’habitude. L’idée est que des particularités historiques, justifiées à une époque mais qui ont cessé d’être optimales ou rationnelles, peuvent perdurer parce que les changer impliquerait un coût ou un effort trop élevé à un moment, alors que ce changement pourrait être payant à long terme.

(6) Le système politique est un mode d’organisation d’un État. Le système politique comprend notamment le régime politique, la structure économique, l’organisation sociale, etc… Les systèmes politiques sont nombreux, les principaux étant la démocratie, l’autoritarisme et le totalitarisme. On y retrouve également le monarchisme ou le féodalisme. Pour leur part, les Grecs définissaient deux grandes familles regroupant tous les systèmes politiques connus y compris dans la pratique, par eux-mêmes: la monarchie (du grec monos = seul / monocoque, monocycle, mais aussi monopole, monoculture…) et la démocratie (du grec dèmos = peuple). Ainsi, on pourrait résumer de façon plus directe: la monarchie, c’est-à-dire une personne qui dirige (roi, dictateur…), l’oligarchie, c’est-à-dire quelques-uns qui dirigent (bourgeois, élite, financiers…) et la démocratie, c’est-à-dire le plus grand nombre qui dirige (citoyennes et citoyens).

(7) Souvent l’équilibre de Nash est présenté comme une situation où chacun adopte la meilleure réponse « compte tenu » du choix des autres, ce qui peut laisser croire que ce choix est connu — alors qu’il n’en est rien, pour des raisons évidentes (A déciderait en « voyant » le choix de B qui lui-même déciderait « en voyant » le choix de A).Les prévisions des joueurs sur ce que vont faire les autres sont donc un élément essentiel de l’équilibre de Nash. Elles en sont aussi le principal point faible, ces prévisions — élément essentiellement subjectif — n’ayant généralement pas de raison d’être correctes,…

(8) Un optimum de Pareto est une allocation des ressources pour laquelle il n’existe pas une alternative dans laquelle tous les acteurs seraient dans une meilleure position. Le concept porte le nom de l’économiste italien Vilfredo Pareto, qui l’a utilisé pour décrire un état de la société dans lequel on ne peut pas améliorer le bien-être d’un individu sans détériorer celui d’un autre.

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